Un Dé Lasse Ment

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Elle. Silhouette mouvante.
C’est une femme, une mère, une aimante, mais sans âge et sans nom. Partout où la porte sa mémoire corporelle, elle danse. Chevillé à ses pieds tel un lacet, un autre langage naît. Sur lequel souffle, surgi du XIXème siècle, l’esprit de la danseuse contemporaine  aux pieds nus, Isadora Duncan. Danseuse au destin tragique. Morte enlacée dans un foulard de soie, coincé dans la portière de sa voiture.

Comment dire ou « encrer », la grâce de l’existence avec ses lignes parallèles, ses boucles, ses nœuds, cette étrangeté du temps qui file - malgré toutes les résistances de la raison - tel un lacet vers le mot fin ?

E— Sur une page où il y aurait la mer, le corps de celle qui danse reviendrait... Les pieds sentiraient les grains sous les plantes parce que le sable serait humide sur le bord, mais encore un peu sec, alors le mélange collerait. Créant comme une seconde semelle de chair. Un léger coussinet comme pour les chats. On serait confortable.

A— On pourrait sauter haut. Rebondir. S’aplatir. On pourrait tracer du pied sur le sable en dessous la vague, des lettres qui remonteraient par la cheville d’abord, puis les mollets, puis le genou, parfois jusqu’au sexe...

E— 27 mai 1877.

A— Naissance d’un pied... Qui danserait nu. E— Il était né en bord de mer. Personne n’avait réussi, jamais, à le lacer. C’était un pied inlaçable. A— Peut-être du fait qu’il était né en bord de mer. Avec le courant, le mouvement des marées qui couvre et découvre... E— C’est étonnant à comprendre.
A— Peut-être que ça ne peut même pas s’entendre, ce corps qui nous traverse. E— Alors on le raconte comment ?

A— On connait très bien ces pieds nus. E— Hors du terrain quotidien 

A— Isadora  E— C’est elle qui l’a écrit, parce qu’elle a pris les mots pour fixer- même maladroitement- ses gestes A— Elle a eu cette patience là d’écrire E— qu’elle dansait pieds nus et souvent, et dans les jardins. Avec le même souffle. Détournant arbres, feuilles, A— oiseaux, ciel,
E— de son pas. E— 1913 A— 1913 E—1913 où elle entendit L... A— C’est ainsi qu’elle écrit son mari, avec la lettre L E— lui dire en rentrant un soir sur le pas de la porte A— «Les enfants ont été tués !» E—  Un accident idiot. A—
Une phrase courte.
 E—La voiture qui est renversée dans la Seine. A—
L’eau qui est montée.
 E—La voiture qui est inondée E—Les enfants qui ont été noyés. 

SILENCE 

A—Mais, de jour en jour, il y avait eu le geste ample, retenu, du mieux possible, en son fort intérieur. Jusqu’à constituer une enceinte immense, pierre par pierre, contre elle-même, qui faisait passer...

Et alors, elle recommençait, seulement un peu plus tard... Elle recommençait à danser encore. Elle recommençait à sentir...

Et alors,
14 septembre 1927.

C’est là qu’elle roulait à grande vitesse, à Nice, sur la promenade des Anglais. Et alors, sa gorge qui s’offrait en sacrifice, épousait les voiles d’un foulard, piégé dans sa portière de voiture... Et, alors

Elle a été tuée par le foulard.

Et alors,

Son pied, lui, resté intact. On l’imagine, la chaussure ayant glissé dans la course- forcément, elle glisse, il ne peut en être autrement- on l’imagine, nu et tendre, comme s’échappant. Il dépasse de la carcasse accidentée.

N’est-ce pas ?

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1 rue des Capucins
32700 Lectoure

Collaborateurs

Création du logo : Marguerite Da Silva ©
Photos : Claudine Cochet ©

Émotionde lired'écrire...

Lire, c'est notre nature d'homme, notre être profond, être lisant les traces des oiseaux dans le ciel, les vols, être lisant dans les étoiles, au bord des visages, être lisant qui cherche sa direction et restaure ainsi ses sens.

Emmanuelle Pavon Dufaure
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